lundi 1 avril 2013

Dans les entrailles du Palais -- III - Les abysses

Les abysses :


Pour la réalisation de cette pièce Azyle a été invité, un graffeur qui utilise une esthétique de saturation et de recouvrement, et travaille régulièrement dans le métro.
L’atmosphère qu'il apporte par ses tags est très spéciale, il réalise sa signature jusqu’à la fatigue physique. C’est une figure historique du graff français, en 2007 il a été arrêté après 20 années d’activisme. Son procès encore en cours est l’un des plus importants de l’histoire du graffiti. Il est peu respectueux des codes, et enfreint même le code couleur imposé pour l’exposition, et l’interdiction formelle de la part du palais de repeindre les portes de secours.
L’ambiance est assez lourde, sombre, sans structures propres car il n’y a que des coulures colorées. Le spectateur se retrouve vraiment dans les abimes du graff, une zone froide et impressionnantes par le malaise qu’elle peut apporter.

Il a recouvert entièrement la pièce en utilisant un extincteur trafiqué. Cette technique dangereuse pour le trafiqueur, permet d'envoyer un immense jet de peinture en très peu de temps, qui pourrait ressembler à du dripping à échelle industrielle. 
Il a par ailleurs laissé son matériel, tout comme Dem189 avec ses chaussures.




Conclusion


L’exposition est un projet artistique commun qui met en avant plusieurs aspects :
- la spontanéité des artistes,
- une immersion totale dans le monde du graff
- une collaboration entre différents styles : Dran (simple) et Azyle (destruction)
- une Harmonisation possible par les couleurs et les retouches de Lek, Sowat et Dem189.

Il a fallu cinq semaines avec une quarantaine de personnes jour et nuit pour réaliser cette exposition.
Le spectateur va de la lumière vers les abimes, en utilisant les lignes du bâtiment pour composer, la figuration, l’utilisation du comique, ils dénoncent, utilisent de l’abstraction, des trompes l’œil, et mêlent plusieurs disciplines.

L’artiste Villeglé a dit au sujet du travail des graffeurs : «Il y a une richesse de formes, du dripping, du constructivisme, ils auraient pu être architectes, parfois c’est construit, parfois dans tous les sens, c’est une discipline difficile à définir, mais ce qu’on voit ce sont des individualités, et ce sont les endroits où ils se trouvent qui leur donnent l’inspiration ».

L’aspect éphémère qu’impose le graff est parfois regretté, ici il s’agit d’une véritable chance pour eux, un nouveau territoire pour présenter ‘l’école du graff’. Des commentaires comme «je ne savais pas que ça pouvait être comme ça le graffiti » sont très intéressants pour eux.
Quelque part l’aspect inconnu des auteurs a été fait exprès, sans aucune explication, comme pour la découverte du monde du graff comme eux quand ils étaient jeunes.


Un aspect important est à prendre en compte si vous allez voir l'exposition (que je vous recommande fortement! elle est gratuite, au Palais de Tokyo jusqu'au moins de septembre malheureusement). En effet, il faut savoir démener le vrai du faux, de l’original au vandalisme, comme sur ces images :
Des noms se sont rajoutés, et WXYZ a perdu son logo parmi les exemples qu'on peut citer.

Exposition remarquable avec des artistes aux visages jusqu'alors inconnus, dans un endroit Parisien dédié à l'art contemporain. Serait-ce le début d'une nouvelle zone de travail pour les graffeurs ? Loin de tout problèmes judiciaires.

Il ne faut pas oublier comment toute cette exposition et ce projet ont commencé :


Dans les entrailles du Palais -- II - Les entrailles

Dans les entrailles du palais – bas des escaliers + entrée réelle 

L'entrée


Derrière la porte d’entrée réelle, on remarque un dessin d’entrailles. Toute la pièce utilise des couleurs simples pour harmoniser l’ensemble : noir, blanc, teintes de gris et rouge.
L’objectif est de ne pas reconnaitre les artistes, le spectateur ne doit pas différencier les différents graffs.
Plusieurs styles se mêlent, illustratif avec les corps, des lignes conductrices qui rappellent les circuits électriques et cartes à puces, la technologie. Il y a certaines techniques qui ressemblent au dripping.
Le plafond peut surprendre le spectateur car lui aussi fait partie de l’œuvre et de l’exposition, il permet l’immersion totale du spectateur dans le monde du graff.
Les couleurs utilisées peuvent rappeler la signalétique du palais, comme dans les escaliers de secours.
Sur certains murs, l’effet épongé montre le lavement, l’éclaircissement quand on nettoie un tag : le ‘buffage’. Il s'agit d'une technique qui consiste à retirer les graffs avec des solvants corrosifs.

Leur but de créer une expérience immersive, qui est pour ma part réussie car tout ce qui entoure le spectateur est graffé, le sol, les murs, le plafond, le spectateur perd ses repères et se retrouve entièrement dans cette création graphique.


Concernant l’entrée officielle, à gauche se trouvent les noms des volontaires avec une tâche, qui permet de s’harmoniser avec le reste de la pièce.
Pour le bac et les chaussures qui interpellent, en voici les explications par Sowat :
Le bac a été « pris » avec Hugo Vitrani de la terrasse du personnel de l’administration, le jour du vernissage. Il a été ramené dans la zone d’exposition comme un trophée.
Peut-être en référence à une installation contemporaine, complétée par les basquets.
Il s’agissait des chaussures de Dem189 qui les portait tous les jours durant le projet. Il les a laissé soit pour représenter l’idée du sacrifice par ce travail épuisant de 5 semaines, avec les vapeurs  de peinture jour et nuit, soit il s’agit d’un clin d’œil aux installations contemporaines, ou encore pour  donner l’impression d’être parti en courant, comme chassé du palais, ce qui arrive régulièrement aux graffeurs.


On retrouve également certaines sculptures, de Rizot, coté quelque peu comique mais qui rappelle le fait qu’il y a quelques années le maire de Las Vegas avait declaré aux medias américains qu’il fallait appliquer la charia aux tagueurs, qu’il fallait leur couper la main. Rizot a ramené l’idée en utilisant une prothèse d’un de ses amis.

J’ai été agréablement surprise car nous étions totalement immergés, plongés, les repères étaient difficiles, nous étions dans un endroit très loin du palais de Tokyo maculé de blanc.
Ils ont fusionné les différents styles de graff, et composé à plusieurs.
Dans ce processus de création, il est autorisé de repeindre par-dessus les dessins des autres, alors que dans le monde du graff il s’agit de quelque chose de tabou.
Ils ont créé à plusieurs sans distinguer les personnes pour faire une composition globale, il fallait unifier le travail, et le tout a été harmonisé par Lek, Sowat et Dem189.

Cette étape ressemble à une zone tampon entre la lumière et les entrailles comme sur ce mur qui est partagé avec la première cage d'escalier vu dans le post précédent :
L'humour, les références à leur propre vie, "I MISS THE STREETS" pour sans doute rappeler leur art, leurs habitudes.
 Ici on a des dessins qui ressemblent à ceux de la cage d'escalier avec l'utilisation de la craie, et en prêtant une grande attention à la couleur orange et bleue, on remarque un trompe l'oeil incroyable qui renvoie à leur volonté de créer une cage d'escalier qui soit un entrée de métro avec les escaliers, la rampe et même les publicités, comme si le mur étaient brisé.

La seconde cage d'escalier

Pour la suite, Lek a tiré les lignes urbaines, il a utilisé le bâtiment comme source d’inspiration.
Il y a tout de même quelques figurations cachées qui rappellent le travail macro/micro de la première cage d’escalier.

Le plafond de cette seconde cage d’escalier est tout aussi perturbant car on a encore uen fois une perte des repères, on se demande si le plafond est en pente, plat, on a du mal à évaluer les distances dû à l’utilisation de peintures noires profond, mate, sans reflet de lumière.
Les lignes se croisent, s’entrecroisent, deviennent parallèles…


En bas de la seconde cage d’escalier, une image très sémiotique, un triangle formant un signe de lecture, donne le sens de visite, et juste à coté le signe de pause indique la fin de cette exposition. 

Dans cette partie, la perte de repère et de la notion d'espace est réalisé par ses lignes redessinées, le noir mate, est-ce que le plafond est arrondi, en pente ou seulement rectangulaire ?

Avec des spectateurs pour imaginer la taille de l'ensemble

Dans les entrailles du Palais -- I - La lumière

1ère Cage : très illustrative, outils 'archaïques'



Dans cette première cage d'escalier, les graffeurs n'ont utilisé que des outils 'simples' pour ne pas détériorer les murs, tels que la craie, le crayon, la mine de plomb, le plâtre, les pastels etc.
Lek et Sowat : « Il fallait recréer notre environnement, pour avoir connaissance de ce que l’on fait, nous souhaitions reproduire une entrée de station de métro, en réalisant une sorte de boulimie du graffiti, avec des thèmes particuliers, des vandales, des non-vandales. »
Ce devait être l’entrée principale de l’exposition, imaginez par les graffeurs. Malgré l’accumulation souhaitée, en prêtant de l’attention aux détails on remarque qu’il s’agit d’un travail avec une extrême minutie, certains noms même ressortent.

Cette cage a été réalisée telle quelle, car certaines contraintes leur interdisaient de repeindre ces escaliers. C’est pourquoi ils ont utilisé des outils « doux » (facilement nettoyables) et ont tout mélangé pour éviter de reconnaitre les artistes.



Les noms apparaissent sur les marches et les portes, on a une saturation TOTALE de graffiti (terme qui désigne les noms et signature graffés).
L’efferalgan peut être une référence à l’état qu’ont supporté les artistes pendant plusieurs semaines à respirer toute la journée les vapeurs de peintures, les maux de têtes étaient très fréquents mais devaient continuer à travailler dans ces conditions pour respecter les délais.
Malgré ce chaos ambiant désiré, il nous est possible avec une certaine attention de rassembler des styles.

Pour l’analyse et la visite de l’exposition, il est important de prendre en compte le temps qui s’écoule depuis l’ouverture, et comparer aujourd’hui avec l’ouverture. En effet l’ouverture au public à modifier certains aspects de l’exposition :
WXYZ par exemple. (Nous reviendrons sur cet aspect plus tard)
On retrouve certaines références populaires, artistiques ou non : une Venus au miroir, 
un test de Rorschark, 


éponge, craie, fleurs des beaux-arts,



Certains ressortent un peu plus comme les stickers et les dessins.

Dans cette pièce le spectateur peut réaliser un travail presque archéologique à rechercher le moindre détail pour reconnaitre l’identité des graffeurs.
Dans certaines parties il est parfaitement clair que les graffeurs s’adapte à l’environnement, et intègrent leurs créations aux courbes urbaines.
 
Ici toile d’araignée ET un dessin à la mine réalisé en trompe-l’œil parfaitement intégré au réel.

L’ensemble de cet escalier donne l’impression d’un monde libre, enfantin parfois.




ZOERISM - un pan de mur qui utilise un style très éthéré malgré les nombreux détails, qui augmente encore l'effet d’oppression de cette "boulimie du tag".


Dans les entrailles du Palais - L'histoire de l'exposition

L’histoire de l’exposition


Je pense que l'histoire de cette exposition est importante à connaitre, afin de savoir comment les graffeurs de la rue se retrouve inviter au Palais de Tokyo, toutes portes ouvertes.
Tout commence par Mausolée.

Mausolée : 


En 2010 Lek trouve un endroit abandonné à coté de porte de la villette, un parking de supermarché fermé, vierge de tout graf’. Ils font alors appel à leurs amis pour réaliser des graff dans tout le bâtiment, un travail de collaboration qui leur permettent de réaliser une vidéo montrant l'étendue de leur travail.
Lek et Sowat et leurs amis travaillent régulièrement en collaboration, ils cherchent des endroits isolés pour avoir le temps de travailler et de finir leurs créations. D’un autre coté ils sont très spontanés dans leurs travaux et s’inspirent des lignes architecturales du lieu pour créer.
Pour les intéressés, la vidéo décrit l’endroit pour y aller et ‘visiter’ les lieux transformés par les graffeurs.
Leur technique, leur art, va au-delà du graffiti traditionnel qui consiste à répéter à l’infini sa signature qui peut être vu comme l'extrême de la signature dans l'art du XXIème siècle. 


Imaginez l’imaginaire


Suite à la mise en ligne de leur vidéo, le journaliste Hugo Vitrani propose à Lek et Sowat à l’artiste performer John Giorno, poète américain réalisant des vidéos et des sons, invité pour l’exposition Imaginez l’Imaginaire au Palais de Tokyo en 2012.

Ils ont suivi le travail de John Giorno qui consiste à se servir de lettres géantes adhésives, pour former un poème en négatif.
Ils jouissaient d’une liberté totale, et n’ont jamais eu besoin de présenter ni esquisses ou ni projets. 
Les oeuvres avant que les lettres adhésives ne soient retirées
Le premier : JUST SAY NO to family values, réalisé à l’acrylique appliqué au rouleau car ils ont reçu de très mauvaises réflexions telles que « ils n’ont rien à faire dans une institution » ou « partez, on en voit déjà assez de tag » ou encore « votre place c’est la rue ». C’est pourquoi ils ont décidé de rester « sage » et de réaliser cette oeuvre sans utiliser de bombes et sans faire de graffiti (inscrire une signature).
Quant à la deuxième œuvre, a Hurricane in a drop of cum dans une optique totalement différente de la première, ils ne l'ont réalisé qu'avec des tags et des graffitis pour justement, répliquer à ces réflexions. Tout comme pour l’autre œuvre ils n’ont eu aucune demande d’autorisation et c’est cette création spontanée et revendiquante qui a beaucoup plu.
Malgré tout, les critiques n’étaient pas toujours positives, et dans une seconde optique de rebellion/ vandalisme, ils ont récupéré les lettres adhésives (sans l’accord de John Giorno) et les ont collé sur un mur en face de la salle du vernissage. 
Cet acte et sa mise en scène a plu à beaucoup de personnes dont Jean de Loisy, directeur du Palais de Tokyo. Suite à cette performance, il a ouvert les portes du palais aux graffeurs, Hugo Vitrani est devenu le conseillé artistique, Lek et Sowat invitent alors Dem189 à gérer ce projet d’une grande liberté dans un lieu hors du commun pour les graffeurs.



 LE PALAIS :


Pour respecter leur art et l’endroit d’où ils viennent, le palais leur propose une partie reculée et inconnue du public pour qu'ils puissent s'exprimer librement.



Ils avaient le choix entre deux sorties de secours inutilisées. Lek, architecte, a choisi celle- ci car elle présentait beaucoup de cassures, des formes très architecturales, et on peut délimiter 3 zones, presque des pièces à part entière. Leur idée était de se retrouver dans les entrailles du Palais, dans un endroit inconnu du public, en créant un cheminement de la lumière vers l’obscurité.
Cette exposition continue quelque part leur travail Mausolée, qui consiste à des collaborations, mettre en avant le coté spontané de leur création, sans esquisse ni projet, et comme pour Imaginez l’imaginaire, ils n’ont eu besoin d’aucune validation par un commissaire pour réaliser leur œuvre.



Ayant les clefs du Palais, ils invitent une quarantaine de graffeurs pour participer à une création immersive, pour donner l’impression de rentrer dans quelque chose de graphique avec un aspect un peu violent, mais en même temps on peut s’arrêter sur les détails, les finesses, ils ont créé un équilibre entre macro et micro. L’exposition peut-être alors vue de deux façons différentes.

Le nom des participants inscrit par le Palais